Le Monde, 2016

Insurrection littéraire à La Havane

« Cuba, année zéro » est une anthologie d’auteurs cubains contemporains contre le « machisme-léninisme ».

Par Paulo A. Paranagua.

Publié le 28 avril 2016 à 15h33 – Mis à jour le 07 juillet 2016.

Cuba, année zéro, sous la direction de Orlando Luis Pardo Lazo, traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, Hoëbeke, 216 p., 18 €.

Ecrivain, blogueur, éditeur de revues numériques et photographe, Orlando Luis Pardo Lazo est une ­figure de la scène culturelle alternative à La Havane. Harcelé, interpellé plusieurs fois, il a profité de l’autorisation accordée aux Cubains de voyager à l’étranger sans entraves bureaucratiques, en 2013, pour prendre le large et sillonner les universités américaines, avant de s’installer sur une autre île, l’Islande, grâce au réseau international des villes refuges (Icorn), qui accueillent les écrivains en délicatesse avec les pouvoirs. A Reykjavik, il écrit un roman.

Par son écriture, il se situe dans la lignée du Cubain Guillermo Cabrera Infante (1929-2005), décidé à triturer le langage et à faire rendre gorge aux mots pour retrouver des sens submergés par les lieux communs. L’ironie, la parodie, tous les subterfuges lui semblent bons pour transgresser les normes. Il est à la fois un individualiste imbu de sa singularité et un organisateur de manifestations collectives, convaincu que les choses bougent si elles ont un effet d’entraînement. Aux Etats-Unis, il a parcouru les routes, sans doute à la recherche des mânes de la Beat generation.

Cet agitateur d’idées est le maître d’oeuvre d’une anthologie de nouvelles d’écrivains cubains appartenant à ce qu’il appelle la « génération année zéro », parce qu’ils ont commencé à publier à partir de l’an 2000. Ces auteurs ont pour la plupart entre 30 et 45 ans. Certains ont publié à Cuba, comme Orlando Luis Pardo Lazo lui-même, dans les maisons d’édition ou les publications ­contrôlées par l’appareil culturel officiel. Le Web – encore inaccessible par ailleurs à la plupart des Cubains – a ouvert leurs possi­bilités d’expression et élargi la ­palette de leur invention.

Nouveaux signes d’identité

Néanmoins, ces auteurs évoluent dans un univers littéraire entravé par les interdits et les compromis. Le castrisme n’a pas seulement mis en place une double monnaie et favorisé une forme de double morale. Le « machisme-léninisme » a provoqué une scission du langage, une véritable schizophrénie verbale. Les Cubains ont beau tous utiliser l’espagnol, ils ne parlent plus la même langue. La rhétorique de la pensée unique a contaminé les mots, qui n’ont plus le même sens parmi les privilégiés et dans les rues.

Les écrivains présents dans cette anthologie s’insurgent ­contre toute instrumentalisation et dévoilent la fiction du nationalisme, qui pèse comme une chape de plomb sur la création. Le sarcasme, la déterritorialisation, le travestisme, la fragmentation, le coloquialismo (langage familier), l’hybridation, l’aventure et l’imagination redessinent les signes d’identité, récupèrent leur capacité de subversion et resignifient l’utopie.

Certains explorent le « réalisme sordide », dans le sillon de Pedro Juan Gutiérrez (dont La Trilogie sale de La Havane a été traduite chez Albin Michel en 2001). D’autres se projettent dans la science-fiction en partant des vestiges d’un présent en ruines. La proximité idéo­logique avec l’Union soviétique a suscité des métissages, qui se traduisent par un curieux mélange de repères en perdition. La tradition, à force d’avoir été investie et pervertie, n’est plus une référence. Tous à leur manière, ces auteurs sont des résistants, des hérétiques, des indignés, des ­insurgés.

Cuba, année zéro, sous la direction de Orlando Luis Pardo Lazo, traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, Hoëbeke, 216 p., 18 €.


Titres de l’oeuvreCuba, année zéro
Genre(s)LIVRE
Auteur(s)Orlando Luis Pardo Lazo

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